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BARCELONE MAI 37

La police tente d’occuper le central téléphonique contrôlé par les ouvriers anarchistes (et socialistes). Dans la métropole catalane, cœur et symbole révolutionnaire, la légalité est prête à tout pour désarmer ce qu’il reste de vivant, de spontané, d’anti-bourgeois. La police locale est d’ailleurs aux mains du PSUC. Face à un pouvoir qui se comporte ouvertement en ennemi, les prolétaires comprennent enfin qu’il n’est pas le leur, qu’ils lui ont fait cadeau dix mois plus tôt de leur insurrection et qu’il l’a retournée contre eux. Par réaction au coup de force, une grève générale paralyse Barcelone. Trop tard. La capacité de s’insurger contre l’Etat (cette fois sous sa forme démocratique) est toujours là, non celle de mener le combat au point de rupture.

Comme toujours, le « social » prime le militaire. L’autorité légale ne s’impose pas par des combats de rue. En quelques heures s’installe non une guérilla urbaine, mais une guerre de position, un face à face, immeuble contre immeuble, dans une défensive où nul ne l’emporte parce que personne n’attaque. Bloquée dans son offensive, la police ne se risque plus à investir les bâtiments où les anarchistes se sont retranchés. En gros, le PC et l’Etat tiennent le centre-ville, CNT et POUM les quartiers populaires. Le statu quo ne se dénoue que politiquement. Les masses font confiance aux deux organisations attaquées, lesquelles, de peur de s’aliéner l’Etat, obtiennent non sans mal la reprise du travail, sapant ainsi l’unique force capable de les sauver politiquement et... « physiquement ». A l’instant où cesse la grève, sachant qu’il maîtrise désormais la situation, le gouvernement fait venir de Valence 6000 Gardes d’Assaut, l’élite de la police. Pour avoir accepté la médiation des « organisations représentatives » et les conseils de modération du POUM et de la CNT, ceux qui ont vaincu les militaires fascistes en juillet 36 cèdent sans combat devant les gendarmes républicains en mai 37.

La répression peut commencer. Quelques semaines suffisent pour interdire le POUM, arrêter ses dirigeants, les assassiner légalement ou non, et faire disparaître Nin. Une police parallèle se met en place, organisée par le NKVD et l’appareil clandestin de la Comintern, en des locaux secrets, et ne rend de comptes qu’à Moscou. Dorénavant, tout ce qui conteste tant soit peu l’Etat républicain et son principal soutien - l’URSS - sera stigmatisé et traqué comme « fasciste », et d’un continent à l’autre une légion de bonnes consciences en répéteront la calomnie, certaines par ignorance, d’autres par intérêt, mais toutes convaincues qu’on ne saurait trop dénoncer quand le fascisme attaque.

L’acharnement contre le POUM n’était pas une aberration. En s’opposant aux procès de Moscou, le POUM se condamnait à la destruction par un stalinisme engagé dans une lutte mondiale sans merci contre ses rivaux pour le contrôle des masses. A l’époque, la plupart des partis, des commentateurs, et même la Ligue des Droits de l’Homme ont avalisé la thèse de la culpabilité des accusés. Soixante ans plus tard, la version officielle est de dénoncer ces procès et d’y lire le signe d’une folle volonté de puissance du Kremlin. Comme si les crimes staliniens étaient sans rapport avec l’antifascisme ! La logique antifasciste sera toujours de s’aligner sur le plus modéré et de combattre le plus radical.

Au plan purement politique, Mai 37 engendre ce qui était quelques mois avant inimaginable : un socialiste encore plus à droite que Caballero, Negrin, à la tête d’un gouvernement qui s’affirme carrément du côté de l’ordre, y compris de la répression anti-ouvrière. De toute évidence, constate Orwell (qui faillit y laisser la vie), la guerre « pour la démocratie » est morte : restent face à face deux fascismes, l’un seulement moins inhumain que son rival. (9) Pour autant, Orwell ne renonce pas à la nécessité d’éviter le fascisme « plus nu et plus développé de Franco et d’Hitler » Il ne s’agirait donc plus que de combattre pour un fascisme moins pire que l’autre...


LA GUERRE DEVORE LA REVOLUTION (1O)

Le pouvoir nĠest pas plus au bout du fusil que dans lĠurne. Aucune rŽvolution nĠest pacifique, mais la dimension militaire nĠen est pas centrale. Le problme nĠest pas que les prolos se dŽcident enfin ˆ piller les armureries, mais quĠils mettent en Ïuvre ce quĠils sontÊ: des tres marchandisŽs qui ne peuvent ni ne veulent plus exister comme marchandise, et dont la rŽvolte fait Žclater la logique capitaliste. De cette ÇÊarmeÊÈ dŽcoulent barricades et mitrailles. Plus grande sera la vitalitŽ sociale, moindres seront lĠusage effectif des fusils et le chiffre des morts. Jamais une rŽvolution communiste ne ressemblera ˆ une boucherieÊ: non par principe non-violent, mais parce quĠelle nĠest rŽvolution que si elle subvertit les militaires professionnels plus quĠelle ne les dŽtruit. Imaginer un front prolŽtarien face ˆ un front bourgeois, cĠest penser le prolŽtariat en termes bourgeois, ˆ la faon dĠune rŽvolution politique ou dĠune guerre (prendre le pouvoir ˆ lĠautre, occuper son territoire). Au passage, on rŽintroduit tout ce que le moment insurrectionnel avait abattuÊ: hiŽrarchie, respect des spŽcialistes, de la science qui sait, de la technique qui rŽsoud, de tout ce qui rabaisse lĠhomme commun. Au service de lĠEtat, le ÇÊmilicienÊÈ ouvrier mue inŽvitablement en Ç soldat È En Espagne, ˆ partir de lĠautomne 36, la rŽvolution va fondre dans la guerre, et dans un type de combat typique des EtatsÊ: la guerre de front.

Formés en « colonnes », les ouvriers quittent Barcelone pour battre le fascisme dans d’autres villes, et d’abord à Saragosse. A supposer qu’ils aient tenté de porter la révolution à l’extérieur des zones républicaines, il aurait fallu également révolutionner ces zones elIes-mêmes. Or, même Durruti ne tient pas compte du fait que l’Etat y est toujours debout. En chemin, sa colonne, composée à 70% d’anarchistes, pousse à la collectivisation : les miliciens aident les paysans et propagent les idées révolutionnaires. Mais, déclare Durruti, « nous n’avons qu’un seul but : écraser les fascistes » Il a beau dire : « ces milices ne défendront jamais la bourgeoisie », elles ne l’attaquent pas non plus. Une quinzaine de jours avant sa mort (21 novembre 1936), il affirme :

« Une seule pensée, un seul objectif [...] : écraser le fascisme [...] Que personne ne songe plus à présent aux augmentations de salaires et aux réductions d’heures de travail [...] se sacrifier, travailler autant que cela est nécessaire [...] il faut former un bloc de granit. Le moment est venu d’inviter les organisations syndicales et politiques à en finir une fois pour toutes. A l’arrière, il faut savoir administrer [...] Ne provoquons pas, par notre incompétence, après cette guerre, une autre guerre civile entre nous [...] Face à la tyrannie fasciste, nous ne devons opposer qu’une seule force ; il ne doit exister qu’une seule organisation, avec une discipline unique. » (11)

Durruti et ses camarades incarnent une énergie qui n’avait pas attendu 1936 pour se lancer à l’assaut d’un monde. Mais la meilleure volonté de lutte ne suffit pas quand les ouvriers dirigent exclusivement leurs coups, non contre l’Etat, mais contre une de ses formes particulières. Accepter la guerre de front, à la mi-36, signifiait partir avec les armes contre Franco en laissant à l’arrière l’arme politique et sociale aux mains de la bourgeoisie, et en définitive priver l’action militaire elle-même d’une vigueur initiale née sur un autre terrain, le seul favorable au prolétariat.

A l’été 36, loin de posséder une supériorité militaire décisive, les nationalistes ne tiennent aucune ville majeure. Leur principale force provient de la Légion Etrangère et de « Maures » recrutés dans un Maroc soumis au protectorat espagnol en 1912, mais longtemps rebelle aux rêves coloniaux de l’Espagne comme de la France. L’armée royale y avait subi une grave défaite en 1921, due en particulier à la défection de soldats marocains. Malgré la coopération franco-espagnole (où s’illustre un général nommé Franco), la guerre du Rif ne s’était conclue par la capitulation d’Abd el-Krim qu’en 1926. Dix ans plus tard, proclamer l’indépendance immédiate et inconditionnelle du Maroc espagnol aurait au minimum semé le trouble parmi les troupes de choc de la réaction. La République repoussa évidemment cette solution, sous la double pression des milieux conservateurs et des démocraties anglaise et française, peu désireuses de voir éclater leurs propres empires. D’ailleurs, au même moment, le Front Populaire français, non seulement n’accorde aucune réforme digne de ce nom à ses sujets coloniaux, mais dissout l’Etoile Nord-Africaine, mouvement algérien prolétarien.

La « non-intervention », on le sait, fut une comédie. Une semaine après le putsch, Londres fait savoir son opposition à toute livraison d’armes au gouvernement légal espagnol, et sa neutralité au cas où la France serait entraînée dans un conflit. La démocratique Angleterre mettait alors sur le même plan République et fascisme… En conséquence, la France de Blum et Thorez envoya quelques avions, l’Allemagne et l’Italie des corps entiers avec leur matériel. Quant aux Brigades Internationales, sous contrôle de l’URSS et des PC, leur valeur militaire se faisait payer au prix fort : l’élimination de toute contestation du stalinisme dans les rangs ouvriers. C’est début 37, après les premières livraisons d’armes russes, que la Catalogne exclut Nin de son poste de conseiller à la Justice.

Rarement l’« histoire-batailles », comptable des canons et des stratégies, aura été aussi inapte à expliquer le cours d’une guerre directement « sociale » : la dynamique interne à l’antifascisme en détermine l’évolution. L’élan révolutionnaire brise d’abord celui des nationalistes. Puis les ouvriers acceptent la légalité : le conflit s’installe, se fige. Dès la fin 36, les colonnes piétinent devant Saragosse. L’Etat arme les unités politiquement sûres, c’est-à-dire qui ne porteront pas atteinte à la propriété. Début 37, parmi les miliciens du POUM mal habillés qui combattent les franquistes avec de vieux fusils, la possession d’un revolver est un luxe. De passage dans les villes, ils croisent des soldats réguliers parfaitement équipés. Les fronts s’enlisent comme les prolétaires de Barcelone face aux flics. Ultime sursaut, la victoire républicaine devant Madrid. Bientôt le gouvernement ordonne aux particuliers de rendre leurs armes : décret peu suivi d’effet, mais significatif d’une volonté affichée de désarmer le peuple. Déception et suspicion rongent le moral. La guerre devient affaire de spécialistes. Enfin le recul républicain s’accélérera au fur et à mesure du dépérissement du contenu social et des apparences révolutionnaires dans le camp antifasciste.

Réduire la révolution à la guerre simplifie et fausse la question sociale : l’alternative n’étant que de gagner ou perdre, pour être « le plus fort », il suffit de disposer de soldats disciplinés, d’un matériel supérieur, d’officiers compétents, et du soutien d’alliés sur le régime desquels on ne se montre pas trop regardants. Curieusement, cela signifie aussi éloigner le conflit de la vie quotidienne. La guerre a ceci de particulier que, même parmi ceux qui y adhèrent, personne ne veut la perdre mais chacun souhaite en voir la fin. A la différence de la révolution, sauf en cas de défaite la guerre ne franchit pas ma porte. Muée en affrontement militaire, la lutte antifranquiste cesse d’être un engagement personnel, perd sa réalité immédiate, devient mobilisation économique (travailler pour le front), idéologique (affiche dans la rue, meeting), et humaine : à partir de janvier 37, les engagements volontaires se tarissent, et la guerre civile, dans les deux camps, repose avant tout sur le service militaire obligatoire. En conséquence, un milicien de l’été 36, parti un an plus tard de sa colonne par dégoût de la politique républicaine, peut être arrêté et fusillé comme « déserteur » !
C’est avec discipline que se défend la république
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Barcelone, mai 1937.
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Les Brigades Internationales et les Espagnols unis, luttons contre l’envahisseur
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Départ pour le front.
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Discipline Commandement unique [Parti Syndicaliste]
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Travailleurs ! Lisez Solidarité Ouvrière
Le quotidien de la révolution
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Rejoins la colonne Espagne-Libre [CNT-FAI]
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Contre l’arbitraire militaire : la force invincible du prolétariat [CNT-FAI]
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