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Dans des conditions historiques différentes, l’évolution militaire de l’antifascisme - insurrection, puis milices, enfin armée régulière - rappelle la guérilla (le terme est passé en français sous le ler Empire) anti-napoléonienne décrite par Marx :

« Si l’on compare les trois périodes de la guerre de guérilla avec l’histoire politique de l’Espagne, on constate qu’elles représentent les trois degrés correspondants auxquels le gouvernement contre-révolutionnaire avait peu à peu ramené l’esprit du peuple. Au début, toute la population s’était levée, puis des bandes de guérillas firent une guerre de francs-tireurs dont les réserves étaient constituées par des provinces entières; et enfin il y eut des corps sans cohésion, toujours sur le point de se muer en bandits ou de tomber au niveau de régiments réguliers. » (12)

En 1936 comme en 1808, l’évolution militaire ne s’explique pas seulement ni surtout par l’art de la guerre, mais découle du rapport des forces politiques et sociales et de sa modification dans un sens anti-révolutionnaire. Le compromis évoqué par Durruti, la nécessité de l’unité à tout prix, ne pouvaient que donner la victoire à l’Etat républicain d’abord (sur le prolétariat), à l’Etat franquiste ensuite (sur la République).

Il y a un début de révolution en Espagne, mais qui se renverse en son contraire dès que les prolétaires, persuadés de détenir le pouvoir effectif, font confiance à l’Etat pour lutter contre Franco. Sur cette base, les initiatives et mesures subversives qu’ils multiplient dans la production et la vie quotidienne se vouent à l’échec du simple et terrible fait qu’elles se déroulent à l’ombre d’une structure étatique nullement démantelée, d’abord mise en veilleuse, puis revigorée - paradoxe incompris de la plupart des groupes révolutionnaires d’alors - par les nécessités de la guerre anti-franquiste. Pour se consolider et s’étendre, les transformations sociales, sans lesquelles la révolution est un mot vide, devaient se poser comme antagoniques à un Etat clairement désigné comme adversaire. Or, l’existence d’un double pouvoir après juillet 36 n’a été qu’apparence. Non seulement les organes prolétariens surgis de l’insurrection, et ceux qui vont ensuite mener les socialisations, tolèrent l’Etat, mais ils lui reconnaissent la prééminence dans la lutte antifasciste, comme s’il fallait passer tactiquement par lui pour vaincre Franco. En fait de « réalisme », le recours aux méthodes militaires traditionnelles, acceptées par l’extrême - gauche (POUM et CNT inclus) au nom de l’efficacité, se révélera presque toujours inefficace. Cinquante ans après, on le déplore encore. Mais l’Etat démocratique est aussi peu fait pour la lutte armée contre le fascisme que pour lui interdire l’accession pacifique au pouvoir. Il est normal qu’un Etat répugne à la guerre sociale, et craigne plus qu’il n’encourage toute fraternisation. Quand, en mars 37, à Guadalajara, les antifascistes s’adressent en tant que travailleurs aux soldats italiens envoyés par Mussolini, un groupe d’Italiens fait défection. Le fait restera exceptionnel.

De la bataille pour Madrid (mars 37) à la chute finale de la Catalogne (février 39), le cadavre de la révolution avortée s’est décomposé sur les champs de bataille. On peut parler de guerre en Espagne, non de révolution. Cette guerre finit par avoir pour première fonction de résoudre un problème capitaliste : constituer en Espagne un Etat légitime qui développe tant bien que mal son capital national tout en maîtrisant les masses populaires. En février 39, B. Péret commente ainsi la consommation de la défaite :

« La classe ouvrière [...] ayant perdu de vue ses buts propres ne se reconnait plus de raison urgente de se faire tuer pour la défense du clan bourgeois démocratique contre le clan fasciste, c’est-à-dire en fin de compte pour la défense du capital anglo-français contre l’impérialisme italo-allemand. La guerre civile est devenue de plus en plus une guerre impérialiste. » (Clé, n°2)

Il est incontestable que les deux camps avaient une composition sociologique et une signification sociale fort différentes. Si la bourgeoisie était présente des deux côtés, l’immense majorité des ouvriers et paysans pauvres appuyaient la République, tandis que les couches archaïques et réactionnaires (intérêts fonciers, petite propriété, clergé) s’alignaient derrière Franco. Cette polarisation de classe donne une allure progressiste à l’Etat républicain, mais ne livre pas le sens historique du conflit. Pas plus, par exemple, que le pourcentage d’adhérents ouvriers au SPD, à la SFIO ou au PCF n’épuise la question de la nature de ces partis. De tels faits sont réels, mais secondaires par rapport à la fonction sociale de ce qu’il s’agit de comprendre. Le parti à recrutement ouvrier contrôlant ou combattant tout débordement prolétarien, il amortit les contradictions de classe. L’armée républicaine comptait un grand nombre d’ouvriers, mais pour quoi, avec qui, et sous les ordres de qui se battaient-ils ? Poser la question, c’est y répondre... à moins de croire possible de lutter contre la bourgeoisie aux côtés de la bourgeoisie.

« La guerre civile est l’expression suprême de la lutte des classes. » (Leur morale et la nôtre, 1938) L’affirmation de Trotsky est juste à condition d’ajouter que, des guerres dites de Religion aux convulsions irlandaises ou libanaises de notre temps, la guerre civile est aussi, et le plus souvent, la forme d’une lutte sociale impossible ou échouée, où des contradictions de classe incapables de s’affirmer comme telles éclatent en blocs idéologiques ou ethniques, éloignant davantage d’une émancipation humaine.


DES ANARCHISTES AU GOUVERNEMENT...

La social-démocratie n’avait pas « capitulé » en août 14, comme un lutteur jetant l’éponge avant le combat, mais suivi le cours normal d’un puissant mouvement internationaliste dans le discours, et en réalité depuis longtemps profondément national. Le SPD avait beau représenter la première force électorale d’Allemagne en 1912, il n’était puissant que pour la réforme, dans le cadre du capitalisme et selon ses lois, ce qui incluait par exemple d’accepter le colonialisme, et la guerre quand elle devient l’unique issue aux contradictions sociales et politiques.

De même, l’intégration de l’anarchisme espagnol à l’Etat en 1936 ne surprend que si l’on oublie sa nature : la CNT est un syndicat, original certes, mais un syndicat, et il n’existe pas de syndicat anti-syndical. La fonction transforme l’organe. Quels que soient ses idéaux originels, tout organisme permanent de défense salariale se transforme en médiateur, puis en conciliateur. Même animée par des radicaux, même réprimée, l’institution est vouée à échapper à la base pour devenir instrument modérateur. Syndicat anarchiste, la CNT est syndicat avant d’être anar. Un monde sépare le groupe de base du dirigeant assis à la table patronale, mais la CNT en tant qu’appareil diffère peu de l’UGT : l’une et l’autre œuvrent à moderniser et gérer rationnellement l’économie - en clair, socialiser le capitalisme. Un même fil relie le vote des crédits militaires par les socialistes en août 14, à la participation gouvernementale des chefs anarchistes, en Catalogne (septembre 36), puis à l’échelle de la République (novembre 36). Dès 1914, Malatesta qualifiait d’ « anarchistes de gouvernement » ceux de ses camarades (dont Kropotkine) qui avaient accepté la défense nationale.

De compromis en recul, la CNT finira par renier l’anti-étatisme qui faisait sa raison d’être, y compris après que la République et son allié russe aient montré leur visage en s’acharnant contre les radicaux en mai 37, sans compter tout ce qui suivit, dans les prisons et les caves. Alors, comme le POUM, la CNT désarmera encore mieux les prolétaires en appelant à cesser la lutte contre des polices officielle et stalinienne résolues à aller jusqu’au bout. Certains auront même l’amère surprise de séjourner dans une prison administrée par un brave anar dépourvu de contrôle réel sur ce qui se déroulait entre ses murs. En 1938 une délégation CNTiste venue en URSS demander de l’aide n’élève pas la voix contre les procès de Moscou.

Priorité à la lutte antifasciste... Priorité aux canons et aux fusils... (13)

Pourtant, dira-t-on, les anars sont vaccinés par nature contre le virus étatique. En apparence...

Les « marxistes » peuvent réciter des pages de Marx sur la destruction de la machine d’Etat, ou de Lénine annonçant dans L’Etat et la révolution qu’un jour les cuisinières géreraient la société en lieu et place des politiciens, et n’en pratiquer pas moins la statolâtrie la plus servile, pour peu qu’ils voient dans l’Etat l’agent du progrès ou d’une nécessité historique. Concevant l’avenir comme une socialisation capitaliste sans capitalistes, un monde toujours salarial mais égalitaire, démocratisé et planifié, tout les prépare à accepter un Etat... transitoire, ça va de soi, voire à partir en guerre sous la direction d’un Etat capitaliste jugé mauvais contre un autre jugé pire.

L’anarchisme, lui, soit surestime le pouvoir étatique en voyant dans l’autorité l’ennemi principal, soit le sousestime en croyant que sa destruction puisse s’opérer toute seule. Il ne perçoit pas le rôle effectif de l’Etat, garant mais non créateur du rapport salarial. Ni moteur ni pièce centrale du capital, l’Etat est son représentant, son unificateur. Du fait incontestable que les masses étaient en armes, l’anarchisme en déduisit que l’Etat perdait de sa substance. Or celle-ci ne réside pas dans des formes institutionnelles, mais dans sa fonction unificatrice. L’Etat assure le lien que les êtres humains ne peuvent ou n’osent créer entre eux, et tisse un réseau de services à la fois parasitaires et réels. Lorsqu’il semble faible dans l’Espagne républicaine de l’été 36, il subsiste comme cadre capable de rassembler les morceaux de société capitaliste, il vit encore, il hiberne. Puis il se réveille, se renforce dès que les rapports sociaux ébauchés par la subversion se distendent et se déchirent, il ranime des organes mis en sommeil, et le cas échéant réinvestit ceux que la contestation avait fait surgir. Ce que l’on avait pris pour une coquille sans chair, s’avère capable non seulement de revivre, mais de vider de leur contenu les formes de pouvoir parallèle auxquelles la révolution a cru mettre le meilleur d’elle-même.

La justification suprême de la CNT se résume à l’idée qu’en réalité le gouvernement légal ne détenait plus le pouvoir, le mouvement ouvrier l’ayant conquis de fait.

« [...] le gouvernement a cessé d’être une force d’oppression contre la classe ouvrière, de même que l’Etat n’est plus l’organisme qui divise la société en classes »
(Solidaridad Obrera , septembre 1936)

Autant que le « marxisme », l’anarchisme fétichise l’Etat, l’imagine incarné en un lieu. Déjà Blanqui jetait sa petite troupe à l’assaut d’une mairie, d’une caserne - lui au moins ne prétendait pas fonder son action sur le mouvement prolétarien, seulement sur une minorité réveillant le peuple. Un siècle plus tard, la CNT décrète l’Etat espagnol un fantôme face à la réalité tangible des « organisations sociales » (entendez : milices, syndicats, etc.). Mais l’existence de l’Etat, sa raison d’être, est de pallier les insuffisances de la société « civile » par un système de relations, de nœuds, de concentrations de force, un maillage administratif, policier, judiciaire, militaire, lequel passe en « stand by » lors de crise, en réserve, attendant l’heure où l’enquête policière ira puiser dans les dossiers des services sociaux.
La révolution n’a pas de bastille à « prendre », commissariat ou palais du gouverneur, mais avant tout à saper et détruire ce qui fait leur force.
Buenaventura Durruti au front.
Atelier de confection collectivisé.
Boulangerie collectivisée.
Fédération régionale de l’industrie du transport
Région Centre
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Que faites vous contre ça ? [Affiche en Espéranto]
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Campagnes et usines pour les syndicats !
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Forces de sécurité Sacrifice !…
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