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Dans l’« Etat
démocratique » et Weimar en était bien un,
s’il y a conflit entre les deux composants du
binôme, ce n’est pas la démocratie qui
l’emportera. Dans l’« Etat de droit »,
et Weimar en était un aussi, s’il y a
contradiction, c’est le droit qui devra plier, servir
l’Etat, jamais l’inverse.
Pendant ces quelques mois, que faisaient
les démocrates ? Ceux de droite se faisaient une raison.
Le Zentrum, parti catholique du Centre, ex-pivot des
majorités de Weimar en tandem avec le SPD, qui a
même amélioré son score aux
élections de mars 33, vote pour 4 ans les pleins
pouvoirs à Hitler - base légale de la future
dictature. Le Zentrum devra s’auto-dissoudre en juillet.
Les socialistes, eux, tentent
d’échapper au sort d’un KPD interdit depuis
le 28 février (lendemain de l’incendie du
Reichstag). Le 30 mars 1933, ils quittent la IIe Internationale
pour prouver leur caractère national allemand. Le 17
mai, le groupe parlementaire vote la politique
étrangère d’Hitler. Le SPD sera pourtant
dissout le 22 juin en tant qu’« ennemi du peuple et
de l’Etat »
Quant aux syndicats, en 1932, à la
façon de la CGL italienne professant l’apolitisme
pour sauver ses meubles, leurs dirigeants
s’étaient proclamés indépendants de
tout parti et indifférents à la forme de
l’Etat, ce qui ne les avait pas empêchés de
chercher un accord avec Schleicher, chancelier entre novembre
32 et janvier 33, alors en quête de base ou de
démagogie ouvrière. Le nazisme hissé au
gouvernement, les mêmes se persuadent qu’à
condition de reconnaître le national-socialisme, le
régime leur laisserait une petite place. Et l’on
aboutit au dérisoire défilé des
syndicalistes derrière les croix gammées, lors du
1er Mai 1933 transformé en « Fête du Travail
Allemand » Peine perdue. Dès le lendemain, les
nazis liquident les syndicats, arrêtent les militants...
Formée à encadrer les masses
et négocier en leur nom, voire les réprimer, la
bureaucratie ouvrière n’avait que
l’intelligence d’une situation révolue.
Multiplier les signes d’allégeance ne lui a servi
à rien. On ne lui reprochait pas de faire injure
à la patrie, mais au coffre-fort des classes
possédantes. Ce n’était pas son
internationalisme verbal hérité d’avant 14
qui gênait la bourgeoisie, mais l’existence
d’un syndicalisme soumis mais encore indépendant,
à une époque où le capital ne
tolérait plus d’autre communauté que la
sienne, et où même un organe de collaboration de
classe devenait de trop si l’Etat ne le contrôlait
entièrement.
BARCELONE 1936
En Italie, en Allemagne, le fascisme a pris
l’Etat par les voies légales. La démocratie
capitule devant la dictature. Pire, elle lui ouvre les bras. Et
l’Espagne...? Loin de l’exception d’une
action résolue mais hélas défaite,
l’Espagne représente le cas extrême
d’affrontement armé entre démocratie et
fascisme sans que la lutte change de nature : elle oppose deux
formes de développement du capital, deux formes
politiques de l’Etat capitaliste, deux structures
étatiques se disputant la légitimité dans
un même pays.
Objection !...
« Alors, selon vous, Franco et une
milice ouvrière, c’est du pareil au même ?
Les propriétaires fonciers et les paysans pauvres
collectivisant la terre, ce seraient deux camps de même
nature ? !... »
D’abord, il n’y a eu
affrontement que parce que les ouvriers se sont dressés
contre le fascisme. Toute la force, la contradiction du
mouvement tient en ses premières semaines, toute sa
complexité : une guerre de classe indéniable
s’est transformée en guerre civile capitaliste,
les prolétaires des deux camps mourant pour des
structures étatiques capitalistes rivales
(quoiqu’à aucun moment, bien sûr, il
n’y ait eu entente préalable et répartition
des rôles où deux fractions bourgeoises auraient
téléguidé les masses à leur
profit). (7)
L’histoire d’une
société divisée en classes tourne autour
de la nécessité de les réunir. Quand
à la poussée populaire s’ajoute comme en
Espagne le déchirement des couches dirigeantes, la crise
sociale prend l’aspect d’une crise de l’Etat.
Mussolini comme Hitler ont triomphé dans des pays
à structure nationale faible, d’unification
récente, aux tendances régionalistes puissantes.
En Espagne, de la Renaissance aux temps modernes, l’Etat
s’est nourri d’une société
commerçante dont il a été le fer de lance
colonial, mais qu’il a ensuite ruinée, paralysant
l’une des conditions d’un essor industriel : une
réforme agraire. De fait, l’industrialisation a
dû se frayer son chemin à travers le monopole, la
concussion, le parasitisme.
La place manque pour résumer ici
l’imbrication au XIXe siècle d’innombrables
réformes et impasses libérales, des querelles
dynastiques, des guerres carlistes, la succession bouffonne et
tragique des régimes et partis après 14-18, et le
cycle insurrections-répressions depuis
l’avènement de la République en 1931. Au
fond de ces soubresauts gît la faiblesse d’une
bourgeoisie montante coincée entre sa rivalité
avec l’oligarchie foncière, et le besoin absolu de
contenir les révoltes paysannes et ouvrières. En
1936, la question de la terre n’est pas résolue :
contrairement à la France après 1789, la vente
des biens du clergé espagnol imposée au milieu du
XIXe a renforcé une bourgeoisie latifundiaire.
Même dans les années qui suivent 1931,
l’Institut pour la Réforme Agraire n’utilise
qu’un tiers de ses fonds au rachat des grands domaines.
Jamais la déflagration de 36-39 n’aurait connu une
telle montée politique aux extrêmes,
jusqu’à éclatement de l’Etat en deux
fractions qu’oppose pendant trois ans une guerre civile,
sans les secousses qui n’avaient cessé
d’ébranler les profondeurs sociales depuis un
siècle.
Eté 1936. Après avoir
laissé toute facilité aux militaires rebelles
pour se préparer, le Front Populaire élu en
février allait négocier et peut-être
céder. Les politiciens s’en seraient
accommodé comme de la dictature de Primo de Riveira
(1923-31), soutenue par d’éminents socialistes
(Caballero en fut conseiller technique, avant de devenir
ministre du Travail en 1931, puis chef du gouvernement
républicain de septembre 36 à mai 37). Et puis,
le général qui avait obéi aux ordres
républicains deux ans plus tôt en écrasant
l‘insurrection des Asturies - Franco - ne pouvait pas
être entièrement mauvais.
Mais les prolétaires se
levèrent, empêchant le succès du putsch
dans la moitié du pays, et restèrent en armes. Ce
faisant, ils combattaient de toute évidence le fascisme,
mais n’agissaient pas en anti-fascistes puisque leur
action était dirigée à la fois contre
Franco, et contre un Etat démocratique plus
embarrassé par leur initiative que par la
rébellion militaire. En 24 heures, trois premiers
ministres se succèdent avant d’accepter le fait
accompli : l’armement du peuple.
Une fois encore, le déroulement
insurrectionnel montre que le problème de la violence
n’est jamais d’abord technique. La victoire ne va
pas à ceux qui ont l’avantage des armes (les
militaires) ou du nombre (le peuple), mais à qui ose
l’initiative. Là où les ouvriers font
confiance à l’Etat, celui-ci reste passif ou paye
de promesses, comme à Saragosse. Quand leur riposte est
vive, elle l’emporte (Malaga); si elle manque de vigueur,
elle périt dans le sang (20 000 morts à
Séville).
Ainsi, la guerre d’Espagne a pour
origine une authentique insurrection, mais ce fait ne suffit
pas à la caractériser toute entière. Il ne
définit que le premier moment de la lutte - un effectif
soulèvement prolétarien. Après avoir
vaincu la réaction dans un grand nombre de villes, les
ouvriers ont le pouvoir. Mais qu’en font-ils ? Le
remettent-ils à l’Etat républicain, ou
s’en servent-ils pour aller plus loin dans un sens
communiste ?
Créé au lendemain de
l’insurrection, le Comité Central des Milices
Antifascistes réunit des délégués
de la CNT, de la FAI, de l’UGT, du POUM, du PSUC (issu de
la récente fusion des PC et PS en Catalogne), des partis
modérés, et 4 représentants de la
Généralité, le gouvernement
régional catalan. Véritable pont entre le
mouvement ouvrier et l’Etat, et qui plus est
relié, sinon intégré au Département
de la défense de la Généralité par
la présence en son sein du conseiller à la
Défense, du commissaire à l’ordre public,
etc., le C.C. des Milices ne tardera pas à se dissoudre.
Certes, en renonçant à leur
autonomie, la plupart des prolétaires croient
malgré tout conserver le pouvoir réel, et
n’abandonner aux politiciens qu’une autorité
de façade, dont ils se méfient, mais qu’ils
pourront contrôler et orienter dans un sens favorable. Ne
sont-ils pas en armes ?
Erreur fatale. La question n’est pas :
Qui a le fusil ?, mais plutôt : Que fait celui qui a le
fusil ? 10 000, 100 000 prolétaires arme au poing ne
sont rien s’ils font confiance à autre chose que
leur propre pouvoir de changer le monde. Sinon, demain, dans un
mois ou dans un an, de gré ou de force, le pouvoir dont
ils ont reconnu l’autorité leur retirera ces
fusils dont ils n’auront pas fait usage contre lui.
Les insurgés ne s’en prennent
pas au gouvernement légal, donc à l’Etat
existant, et toute leur action ultérieure se fera sous
sa direction. « A revolution
that had begun but never consolidated », écrira Orwell. Là, est le point
central, déterminant aussi bien le destin d’une
lutte armée de plus en plus perdue contre Franco, que
l’épuisement, voire la destruction violente par
les deux camps des collectivisations et socialisations.
Après l’été 36, le pouvoir
réel est exercé en Espagne par l’Etat et
non par les organisations, syndicats, collectivités,
comités, etc. Bien qu’en Catalogne le chef du
POUM, Nin, soit conseiller à la Justice, « le POUM ne parvint nulle part à influer
sur la police », admet un
défenseur de ce parti. (8) Les milices ouvrières ont beau
constituer un des fleurons de l’armée
républicaine, et payer un lourd tribut au combat, elles
ne pèseront jamais sur les décisions de
l’état-major qui n’aura de cesse de les
intégrer aux unités régulières (ce
sera chose faite début 37), préférant les
réduire plutôt que tolérer leur autonomie.
Quant à la puissante CNT, elle devra céder devant
un PC très faible avant juillet 36 (14
députés élus à la chambre de Front
populaire de février 36, contre 85 socialistes), mais
qui a su se fondre dans une partie de l’appareil
d’Etat et en tirer la force dont il usera de plus en plus
contre les radicaux, en particulier contre les militants de la
CNT. Qui est le maître ? voilà la question. Et sa
réponse : l’Etat sait faire un usage brutal de son
pouvoir lorsqu’il le faut.
Si la bourgeoisie républicaine et
les staliniens vont gaspiller un temps précieux à
démanteler des communes paysannes, à
désarmer les milices du POUM, à traquer les
« saboteurs » trotskystes et autres «
complices d’Hitler », au moment même
où l’antifascisme est censé mettre tout en
uvre pour abattre Franco, ce n’est pas par erreur
suicidaire. Pour l’Etat et le PC qui en devenait
l’ossature militaro-policière, ce temps
n’était pas perdu. On prêtait ce mot au chef
du PSUC : « Avant de prendre Saragosse, il faut prendre
Barcelone. » Leur priorité n’avait jamais
été d’écraser Franco, mais de garder
le contrôle des masses, parce que telle est la fonction
d’un Etat. Barcelone fut reprise aux prolétaires.
Saragosse resta aux mains des franquistes.
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L’incendie du Reichstag.
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Photomontages de John Hartfeild.
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Pour l’ordre républicain !
Respectez la propriété des petits
commerçants et industriels
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Paysan, défend avec les armes le
gouvernement qui t’a donné la terre
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Insurrection de juillet 1936
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D’abord gagner la guerre. Moins de
bavardages !
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Milice ouvrière.
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Soutien inconditionnel au gouvernement
du front populaire.
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