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ROME 1919-22
Les pays où le fascisme historique a
triomphé sont aussi ceux où l’assaut
révolutionnaire consécutif à 14-18
était allé jusqu’à une série
d’insurrections armées. En Italie, c’est
avec ses méthodes et buts propres qu’une partie
importante du prolétariat affronta directement le
fascisme. Sa lutte n’avait rien de spécifiquement
anti-fasciste : agir contre le capital obligeait d’agir
contre les Chemises Noires, comme contre les flics de la
démocratie parlementaire. (3)
Le fascisme a cette singularité de
donner à la contre-révolution une base de masse,
et d’y singer la révolution. Retournant contre le
mouvement ouvrier le mot d’ordre de « transformation de la guerre impérialiste en guerre
civile », il apparaît comme réaction
d’anciens combattants rendus à une vie civile
où ils ne sont rien, sans autre attache que la violence
collective, et décidés à détruire
ce qu’ils veulent croire responsable de leur
déracinement : fauteurs de trouble, subversifs,
anti-nationaux, etc.
Aussi, d’emblée, le mouvement
fasciste se fait l’auxiliaire de la police en milieu
rural, réprimant à coups de fusil le
prolétariat agricole, mais développe en
même temps une démagogie anti-capitaliste
forcenée. En 1919, alors qu’il ne
représente rien, il exige l’abolition de la
monarchie, du sénat et des titres nobiliaires, le vote
des femmes, la confiscation des biens du clergé,
l’expropriation des grands propriétaires et des
grands industriels. Combattant l’ouvrier au nom du
« producteur », Mussolini exalte le souvenir de la
Semaine Rouge de 1914 (qui vit une flambée
d’émeutes, notamment à Ancône et
à Naples), et salue l’uvre positive des
syndicats quand ils lient l’ouvrier à la nation.
Son but : la restauration autoritaire de l’Etat afin de
créer une structure étatique nouvelle, capable -
contrairement à la démocratie, promet-il - de
défendre l’intérêt de l’ouvrier
comme du bourgeois, de limiter le grand capital, de
contrôler la valeur marchande destructrice des valeurs,
des liens, du travail...
Traditionnellement, la bourgeoisie refusait
la réalité des contradictions sociales : le
fascisme les proclame au contraire avec violence, les niant
entre classes pour les reporter au niveau des nations,
dénonçant le sort réservé à
l’Italie, « nation prolétaire »
La répression fasciste se
déchaîne après un échec
prolétarien dont le principal artisan est la
démocratie et ses relais : partis et syndicats, qui seuls
peuvent vaincre les ouvriers par la méthode à la
fois directe et indirecte, Il est faux de présenter la
venue au pouvoir du fascisme comme le point culminant de
combats de rue où il aurait battu les ouvriers. En
Allemagne, les prolétaires avaient été
écrasés 11 ou 12 ans plus tôt. En Italie,
ils ont été défaits autant par les urnes
que par les armes.
En 1919, fédérant ce qui
existait avant lui ou à côté de lui,
Mussolini fonde ses fasci. Contre matraques et revolvers,
tandis que l’Italie comme l’Europe explose, la
démocratie appelle… au vote, d’où
sort une majorité modérée et socialiste.
« La victoire,
l’élection de 150 députés
socialistes, fut acquise au prix du reflux du mouvement
insurrectionnel et de la grève générale
politique, de la remise en cause des conquêtes
revendicatives elles -mêmes [...] », commentera 40
ans plus tard Bordiga.
Lors des occupations d’usines de
1920, l’Etat, se gardant d’attaquer de front,
laisse les prolétaires s’épuiser
d’eux-mêmes, avec l’appui de la CGL (centrale
syndicale à majorité socialiste) qui use les
grèves quand elle ne les brise pas.
Dès l’apparition des fasci, la
police tantôt ferme l’il lorsqu’ils
saccagent les Maisons du Peuple, tantôt confisque les
fusils des ouvriers, la magistrature fait preuve de la plus
généreuse indulgence, et l’armée
tolère sinon assiste leurs exactions. Ce soutien ouvert
mais officieux devient quasi-officiel avec la circulaire Bonomi
du 20 octobre 1921 envoyant 60 000 officiers
démobilisés dans les groupes d’assaut
mussoliniens pour en assurer le commandement.
Que font les partis ? Les libéraux
alliés à la droite n’hésitent pas
à constituer pour les élections de mai 1921 un
« bloc national » incluant les fascistes. En juin -
juillet de la même année, le PSI conclut un
« pacte de pacification » totalement vain face
à un adversaire décidé à ne pas
tenir parole, mais qui déboussole un peu plus les
ouvriers.
Quant à la CGL, devant une
réaction de toute évidence politique, elle se
déclare a-politique. Sentant Mussolini proche du
pouvoir, les dirigeants syndicaux rêvent d’un
accord tacite de tolérance mutuelle avec le fascisme, et
invitent le prolétariat à rester hors de
l’affrontement entre PC et Parti National Fasciste.
Jusqu’en août 1922, le fascisme
ne dépasse guère les régions agraires, au
nord notamment, où il éradique tout syndicalisme
ouvrier agricole autonome. S’il a brûlé en
1919 le siège du quotidien socialiste, il ne s’est
pas risqué à jouer les briseurs de grèves
en 1920, approuvant même verbalement les revendications
ouvrières. En zones urbaines, les fasci
l’emportent rarement. Leur « Marche sur Ravenne
» (septembre 1921) est mise en déroute. En
novembre 1921, à Rome, une grève
générale empêche la tenue d’un
congrès fasciste. En mai 1922, seconde tentative, second
échec.
Le scénario varie peu. A une attaque
fasciste localisée répond une riposte
ouvrière, mais qui cesse (sous les conseils de
modération du mouvement ouvrier réformiste)
dès que diminue la pression réactionnaire, les
prolétaires faisant confiance aux démocrates pour
mettre les bandes armées à la raison. La menace
s’éloigne, se reconcentre, se porte ailleurs... et
finira par se rendre crédible à un Etat dont les
masses attendaient la solution. Les prolétaires
discernaient mieux l’ennemi sous la chemise noire du
matraqueur, que sous la forme « normale » du flic
ou du militaire vêtu d’une légalité
sanctionnée par l’habitude, la Loi et le suffrage
universel.
Début juillet 1922, la CGL, par une
majorité de 2/3 contre 1/3 à la minorité
communiste, se prononce pour « tout gouvernement
garantissant la restauration des libertés
élémentaires ». Le même mois, les
fascistes multiplient les tentatives de pénétrer
les villes du Nord…
Le 1er août, l’Alliance du
Travail, unissant le syndicat des cheminots, la CGL et l’USI anarchiste, proclame une grève
générale. Malgré un large succès,
l’Alliance la décrète officiellement
terminée le 3. En de nombreuses villes pourtant elle
continue sous forme insurrectionnelle, dont seuls viendront
à bout policiers et militaires, appuyés des
canons de marine, et bien sûr renforcés des
fascistes.
Qui a défait l’énergie
prolétarienne ? La grève générale a
été brisée par l’Etat et les fasci,
mais autant étouffée par la démocratie, et
son échec ouvre la voie à la solution fasciste
à la crise.
On peut à peine parler de coup
d’Etat, plutôt de transfert du pouvoir avec
l’accord des parties concernées. La « marche
sur Rome » du Duce (qui se contenta de prendre le train)
est moins une épreuve de force qu’une mise en
scène : les fascistes font mine d’assaillir
l’Etat, lequel fait mine de livrer bataille, et Mussolini
reçoit le pouvoir. Son ultimatum du 24 octobre («
Nous voulons devenir l’Etat ! ») n’est pas la
menace d’une guerre civile, mais le signe adressé
à la classe dirigeante que désormais le Parti
National Fasciste représente la seule force capable de
restaurer l’autorité étatique, et
d’assurer l’unité politique du pays.
L’armée pouvait encore remettre à la raison
les groupes fascistes rassemblés à Rome, mal
équipés et notoirement inférieurs sur le
plan militaire, et l’Etat ne pas céder à la
pression factieuse. Mais le jeu ne se jouait pas sur un terrain
militaire Sous l’influence notamment de Badoglio (chef
d’état - major en 1919-21),
l’autorité légitime cède. Le roi
refuse de proclamer l’état de siège, et le
30 demande au Duce de former le nouveau gouvernement, auquel
participent les libéraux - les mêmes sur lesquels
l’antifascisme voudrait s’appuyer pour faire
barrage au fascisme. PS et PC exceptés, tous les partis
se rapprochent du PNF et votent pour Mussolini : le parlement,
qui ne compte que 35 fascistes, lui accorde l’investiture
par 306 voix contre 116. Giolitti lui- même, la grande
figure libérale de l’époque,
réformateur autoritaire, fréquemment
président du conseil avant 14 et à nouveau chef
de l’Etat en 1920-21, en qui il est de bon ton de voir
rétrospectivement le seul capable de s’opposer
à Mussolini, le soutiendra jusqu’en 1924. Non
seulement le dictateur tient son pouvoir de la
démocratie, mais celle-ci le ratifie.
Ajoutons que, dans les mois qui suivent,
quelques syndicats, entre autres ceux des cheminots et des
marins, se déclarent nationaux, non hostiles à la
patrie et par conséquent au régime - la
répression ne les épargnera pas.
TURIN 1943
Si la démocratie italienne
s’est livrée presque sans combat au fascisme, ce
dernier réengendre la démocratie lorsqu’il
a cessé de correspondre à l’état des
forces politico-sociales.
Comment maîtriser la classe
ouvrière ? question centrale après 1943 comme en
1919. En Italie plus encore que dans d’autres pays, la
fin de la seconde guerre mondiale atteste la dimension de
classe des conflits entre Etats, que n’explique jamais la
seule logique militaire. Une grève
générale éclate à FIAT en octobre
1942. En mars 1943, une vague de grèves secoue Turin et
Milan, avec tentatives de former des conseils. En 1943-45
surgissent des groupes ouvriers, parfois indépendants du
PC, parfois se proclamant « bordiguistes », souvent
à la fois antifascistes, rossi, et armés. Le
régime n’assure plus l’équilibre
social, tandis qu’au même moment l’alliance
allemande devient intenable devant la montée des
Anglo-Américains dont chacun pressent qu’ils vont
dominer l’Europe occidentale. Changer de camp,
c’est se ranger aux côtés des futurs
vainqueurs, mais aussi canaliser les révoltes
ouvrières et les groupes de partisans vers un objectif
patriotique à contenu social. Le 10 juillet 1943, les
Alliés débarquent en Sicile. Le 24, mis en
minorité au Grand Conseil Fasciste par 19 voix contre
17, Mussolini se retire. Rarement dictateur aura dû
s’incliner devant la règle majoritaire.
Devenu depuis son appui à la Marche
sur Rome un dignitaire du régime, le maréchal
Badoglio, soucieux d’éviter, dit-il, que «
l’écroulement du régime aille trop à
gauche », forme un gouvernement encore fasciste mais sans
le Duce, et s’adresse à l’opposition
démocratique. Celle-ci refuse, faisant un
préalable du départ du roi. Après un
second gouvernement de transition, le maréchal en
constitue un troisième en avril 1944, dont fait partie
le chef du PC, Togliatti : sous la pression des Alliés et
du PC, les démocrates acceptent maintenant le roi (la
République sera proclamée par
référendum en 1946). Mais Badoglio rappelle trop
de mauvais souvenirs. En juin, Bonomi, celui qui 13 ans plus
tôt envoyait par circulaire les officiers encadrer les
fasci, forme un ministère excluant cette fois les
fascistes, et l’on s’oriente vers la formule
tripartite (PC + PS + Démocratie Chrétienne) qui
dominera en Italie comme en France les premières
années de l’après-guerre.
Chassés-croisés d’un
personnel politique souvent identique, valse des pantins
sanglants, tel est le décor derrière lequel la
démocratie se métamorphose en dictature, et
vice-versa, selon que les phases et ruptures
d’équilibre des conflits de classes et de nations
entraînent une succession et une recombinaison de formes
politiques afin de maintenir le même Etat garant du
même contenu.
Nul ne sera mieux qualifié pour le
dire que le PC espagnol, déclarant avec cynisme ou
naïveté, au milieu des années 70, lors de la
transition du franquisme à la monarchie
démocratique :
« La société espagnole
souhaite que tout soit transformé afin que soit
assuré, sans a-coups ni convulsions sociales, le
fonctionnement normal de l’Etat. La continuité de
l’Etat exige la non-continuité du régime.
» (4)
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Occupation d’usine par le soviet de
Turin, 1920.
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Un Fasci Italiani Combattimento.
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Autodafé fasciste.
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1920, Réunion du conseil ouvrier de
Fiat, pendant l’occupation de l’usine.
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Rome 1922.
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Milan 1922.
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Parme 1922.
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Mussolini termine sa marche sur Rome.
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Les Chemises Noires au Parlement, 1922.
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Tous pour la victoire [Partito Nazionale Fascista]
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L’Allemagne est vraiment votre
amie
[Partito Nazionale Fascista] |
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Dehors les allemands [Partito Nazionale Fascista]
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